Nouvelle de Kaboom

Kaboom a récemment gagnée le concours de Scribe en septembre dernier (2005) avec son accord nous publions aujourd'hui sa nouvelle :

 

Une soirée trop arrosée

 

 

Pourquoi pleut-il toujours pendant des funérailles ? Voilà la question que je me posais, tout en m’allumant une cigarette. Je me suis appuyé contre la voiture en inhalant lentement la fumée.

 

Ca faisait presque dix ans que j’avais arrêté, et en l’espace d’une seconde, je venais de réduire à néant des heures de sevrages douloureux…

 

Tout ça pour quoi ? M’empoisonner ne la ferait pas revenir…tout au plus, cela me permettra de la rejoindre un peu plus vite.

Je regarde lentement les gens autour de moi. C’est bizarre comme ils ont l’air de flotter.

 

Le devoir m’appelle, je me rapproche du cercueil tout en prenant bien soin de ne pas le regarder. Se dire qu’elle est là, à l’intérieur, froide, morte. Des personnes me parlent et je bouge la tête instinctivement. Que me veulent-ils ?

 

Au loin, je vois la famille mais je n’ose m’approcher.

De qui ais-je le plus peur : des vivants ou de la Mort ?

 

Comme il continue de pleuvoir, les parapluies se réveillent et fleurissent. L’odeur de la terre remonte, effleure mes narines, je frissonne.

J’entends quelques sanglots, discrets, comme s’il était inconvenant de pleurer. Alors que, finalement, c’est tout le contraire…

 

Au moment où le bruit de la corde qui entoure la boite en bois se fait entendre, j’ai devant les yeux une explosion de souvenirs, plus vivace et vivant les uns que les autres…

De bons souvenirs : des éclats de rire devant un film, un regard complice, des ballades….

Et de mauvais souvenirs : son départ, incompris, et l’éloignement…

 

L’éloignement. Dix ans. Dix ans d’absences. Et quand elle est revenue au pays, c’est moi qui était parti.

Chassé-croisé fatal, pour ainsi dire.

Je secoue la tête…Soudain, un éclair roux entr’aperçu du coin de l’œil. Je la vois, qui court, et rie à gorge déployée. Je la vois, si vivante…Je pourrais presque la toucher en tendant un peu le bras.

 

Ma voisine me dévisage, lorsqu’elle remarque le mouvement de ma main. Cela me remet les pieds sur terre. Qu’est-ce que je m’imaginais ? Que parce qu’elle ne m’avait pas dit adieu, elle serait revenue là, pour moi ?

 

Pour quoi faire ? Au nom de quoi ? D’une amitié vieille de plus de vingt ans dont dix passés à tenter de s’oublier.

 

Oui, oublier…Le souvenir est si douloureux…Une larme coule le long de ma joue, que j’essuie, vite, si vite. Enfin, un grand garçon comme toi, ça ne pleure pas…Je souris…

 

Le bruit sourd du cercueil qui se pose sur la terre….Un bruit terrible, qui symbolise tant de choses…

 

Je revis cette journée où tout a basculé, où notre amitié a basculé. Quelques verres de trop, nos visages qui se touchent, nos corps qui s’enlacent…Et le lendemain matin…Je tends le bras vers elle, elle qui me regarde consternée… « Mon Dieu, qu’avons-nous fait ? ».

 

Et puis, le silence…L’incompréhension, la colère, la honte, la tristesse…

 

Puis, plus rien. Et c’est bien ça le plus douloureux….Ne plus rien ressentir. Aimer quelqu’un si fort pour finalement, ne plus rien éprouver, même pas de la haine.

 

Encore une fois, je m’imagine ce qu’aurait ma vie, nos vies, si….

Et encore une fois, je me demande ce qui s’est passé. Maintenant qu’elle n’est plus, le pourquoi est fatidique.

Je ne saurai jamais.

Jamais.

 

Soudain, la foule se met en branle. Les gens s’approchent du trou…Sa mère y jette une rose trempée de pluie et de larmes, son père, un petit garçon roux que je ne connais pas…

Pauvre petit bonhomme, qui a l’air perdu…

Soudain, un flash…Cette couleur de cheveux, ces yeux, cette fossette près du menton. Tout me la rappelle.

 

Serait-ce…

Un fils, elle a eu un fils…Un déchirement étreint mon cœur…

 

Je regarde tout autour de moi…Manifestement ce fils n’a pas de père.

Elle est partie en emportant tant de secrets. Vais-je apprendre qu’elle laisse également derrière elle un veuf ?

 

Je me rallume une cigarette…Et je constate que mes mains tremblent. Que dois-je faire ?

 

Ses parents s’éloignent en entraînant le petit bonhomme. Plus le temps de peser le pour et le contre : je me lance.

Je m’approche à grandes enjambées, le cœur battant tel un tambour.

 

Je suis là, vers lui. Et je m’accroupis, face à ce petit visage barbouillé de larmes…

Et puis, soudain, je comprends….

Je manque de tomber sur la terre froide du cimetière, tant le choc est grand.

 

Cet enfant…Ce fils qu’elle laisse…Il fait partie de moi, conséquence d’une nuit trop arrosée.

 

La grand-mère de l’enfant secoue sa main et me fustige du regard. Elle l’éloigne.

Encore…

 

Voilà pourquoi elle me fuyait.

 

Que dois-je faire ?  

 

FIN.

 

 

Merci à toi Kaboom et encore bravo !

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Dernière mise à jour de cette page le 30/10/2005
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